Michel Piccoli : colosse futé

Non, "Colosse futé", n'est pas un surnom scout. C'est seulement l'image que dégagera toujours pour moi Michel Piccoli. A à peine 18 ans, avec mon fragile magnéto de radio libre, j'avais participé à sa conférence de presse à Toulouse, où il présentait "Le général de l'armée morte" de Luciano Tovoli. Film maudit (tout le monde sait qu'il ne faut jamais mettre le mot "mort" dans un titre de film) mais profond,adapté d'Ismail Kadaré...

Sur la pointe des pieds, sans emphase, Piccoli parlait du tournage, du flop du film, qui allait lui coûter, comme producteur, bonbon...

Fin de la conférence : je sors de l'ABC mais un pressentiment me dit que l'affaire n'est pas finie. Mes confrères, plus huppés que moi (ce n'était pas difficile) était déjà repartis. Mais j'aperçois Piccoli seul dans le hall, à travers la vitre du cinéma... On n'est pas timide avant 20 ans, donc je rentre à nouveau et demande au directeur du cinéma (Mr Simon, l'oncle de Pierre Bachelet), l'autorisation d'interviewer encore un peu Piccoli, mais seul.

Je m'attendais au bide, j'eus un laisser-passer.

Et me voilà, seul avec lui, sans avoir rien (ou si peu) préparé. Il était affable, sans faux semblants, accessible et pédagogue... Cette rencontre avait beaucoup compté pour moi, car, très complexé à l'époque, je me disais : "Tiens, je peux mener un bateau d'une rive à l'autre..."

Je viens de poster l'entretien sur You Tube. (la cassette audio était dans mes archives, relique, relique...) https://www.youtube.com/watch?v=eeSl5m4H-PU

Michel Piccoli, acteur formidable, même si, pour moi, il n'atteignait pas l'humanité que Philippe Noiret pouvait donner en un mouvement de main, un mot ou un regard. Mais ce n'est pas les comparer qui importe. Car Noiret non plus ne pouvait pas insuffler à ses personnages la rage des personnages de Piccoli. Je me souviens de "Une étrange affaire"et de Gérard Lanvin découvrant son patron, nu, dans sa salle de bain. Je me souviens de Patrick Dewaere disant à son patron : "Vous auriez honte d'ouvrir votre journal dans un wagon de première classe ?" et Piccoli de répondre : "Non,je ne le pourrai pas parce que je n'aurais pas la place !" ("F comme Fairbanks")

Je me souviens d'être sorti de la projection de "Alors voilà" (film réalisé par Piccoli) assez perdu. Comme son auteur, le film était incasable, Mais il était aussi incassable, car le journaliste de "Pariscope" (Jose-Marie Bescos) s'est exclamé, les lumières à peines revenues : "C'est un chef- d'oeuvre !".

Il y a "Le mépris" et "La belle noiseuse"... Si Lambert Wilson est collectionneur des biopics (De Gaulle, Cousteau, L'abbé Pierre), Piccoli était lui l'alter ego idéal... Celui de Godard et de Rivette. Ces deux films m'ont toujours paru gonflés à outrance de rebondissements peu convaincants. Mais ils ont tellement de fans que leur statut est ailleurs...

En 2012, j'ai aperçu Michel Piccoli marcher lentement dans une rue de Paris, un jour d'élection présidentielle. Il était seul, et se rendait au QG de François Hollande, pour y retrouver Jean-Michel Ribes, Régis Wargnier, Firmine Richard... Ses opinions politiques étaient affirmés. Mais le plus important est qu'ils les ait portées par-delà la sphère du politique justement : car en acceptant de tourner (pour peu souvent) dans des productions de tous pays, et en n'ayant pas peur de parler de la "connardification" de Hollywood ("Où tous les hommes sont des super-héros et toutes les femmes sont des mannequins"), il était comme un phare culturel, dont la lumière nous éclairait. Et nous réchauffait...

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