Mathilda MAY crée "Monsieur X" : les gouaches de la vie...


Le grand metteur en scène Robert Lepage, aime à dire que le théâtre a d’emblée une dimension plus magique que le cinéma, car au début d’une représentation, le rideau part vers le haut, alors qu’avant un film, il disparaît sur les côtés. (*)

« Monsieur X » est pile au milieu de ces deux mouvements contraires : pièce horizontale dans son déroulement (quelques jours dans la vie d’un homme, du réveil à la révélation finale), elle est verticale dans sa quête du souvenir et de l’au-delà. L’univers créé par Mathilda May est pétri de quotidien mais empli de magie. Son talent de conteuse transforme un modeste appartement en une expérience audio-visuelle sensationnelle dont les effets (écrans vidéo, trompe-l’oeil) ne parasitent jamais le sujet central de la pièce : comment apprivoiser la solitude ? Et comment l’enchanter ?

Bijou de sensibilité, « Monsieur X » est aussi, bien sûr, la rencontre d’un rôle « X » avec un comédien XXL, Pierre Richard, qui pendant 80 minutes, danse autant la scène qu’il ne l’arpente… La pièce de Mathilda May joue avec l’élasticité des souvenirs grâce à l’élasticité du corps de son héros. (Détail étonnant : dans son album solo, Mathilda May chanteuse avait intitulé un de ses morceaux : "Mister X")


Sujet et objets...

Dans son appartement cerné par les tours, Monsieur X est privé d’air, et surtout privé d’elle, son épouse disparue. Veuf, il reste pourtant neuf, ouvert à la fantaisie et à la farandole imprévisible de ses seuls compagnons fiables : les objets. Ces outils du quotidien, qui semblent rire avec lui, sont détournés de leurs fonctions habituelles : ici, une ventouse ne sert pas à déboucher, mais à se protéger des voisins, le frigidaire réchauffe, les poignées de porte restent dans la main, les serrures ne protègent de rien. Même la poubelle donne plus qu’elle ne reçoit… Dans sa « Symphonie des jouets », Mozart ne nous disait pas autre chose : les objets parlent si on sait les écouter. Même rebelles, ils sont divertissants… Pourtant, malgré la folie des outils, la mise-en-scène de Mathilda May est tout sauf bricolée.

Dans ce décor élastique (même les murs bougent), Monsieur X se souvient de son épouse disparue. Il la convoque, la peint, sent sa présence… Pour pasticher Zweig, disons que « Monsieur X », c’est 24 heures dans la vie d’un homme qui recrée sa femme.

Mathilda May offre une récréation sur le thème de la re-création. Comment ressusciter nos morts, si ce n’est en musique et en candeur ? Quand Monsieur X ouvre le grand livre de souvenirs de sa vie passée, il le fait assis au sol, comme un enfant. Puis il le porte comme on porte un cercueil. Et la bougie dans ses mains rappelle celle de Truffaut honorant les défunts de « La chambre verte ».

Les lettres échangées par Monsieur X et sa femme volent dans l’appartement, transformées en voile blanc, pas celui d’un fantôme inquiétant mais d’une présence rassurante.

Monsieur X, comprimé par la ville, trouve la parade par le rythme. Sa gymnastique matinale se fait au son d’une musique indienne sacrée… Quand il tambourine au mur, au rythme de chants tribaux, ses voisins lui répondent en faisant l’amour… On reconnaît bien la patte de la mélomane Mathilda May, sublimée ici par la musique de Ibrahim Maalouf...

Danseuse un jour, danseuse toujours… Que pantoufles et chaussures masculines remplacent chaussons et ballerines n’y change rien et Mathilda May chorégraphie littéralement les pas de Monsieur X. De toute façon, confiner Pierre Richard est un acte perdu d’avance. Autant en faire l’étendard de l’énergie vitale, même dans un deux-pièces. Dans la séquence déjà culte de la douche, Mr X prend un bain de jouvence et un shoot d’érotisme, il redevient Apollon et voyage dans le temps…

Après trois pièces (2), les thèmes de prédilection de Mathilda May de dessinent de plus en plus : mise à nu des mascarades sociales, et banco sur la grandeur de l’individu. Il y a du « Brazil » dans « Monsieur X ». Dans les deux cas, l’individu doit, pour survivre, savoir rêver et se protéger de la masse. Car la société n’est pas toujours sociable, et elle sait marquer l’individu au fer rouge en faisant une croix, un X, dessus. Dans les pièces de Mathilda May, les gens de peu sont des gens de feu, qui parviennent à transformer leurs murs en fenêtres : sur le rebord de celle de Monsieur X, on voit passer tantôt des oiseaux, tantôt des poissons… Le béton n’est pas suffisamment armé pour nous priver d’air. D’ailleurs quand Mme X apparaît dans un écran vidéo, c’est entouré d’arbres...

Autre thème, corollaire : l’espionnage. On se souvient du patron intrusif de l’ « Open Space », de l’amant rôdeur du « Banquet ». Dans « Monsieur X », les voisins oppressants apparaissent à travers un judas démesuré. Mathilda May sait distiller la menace, glisser un soupçon de nihilisme, mais redresse toujours la barre pour nous dire de ne jamais abandonner. Car in fine, Mathilda May fait confiance à la débrouillardise de ses personnages. Ils sont anonymes mais astucieux... La simplicité de Monsieur X héros a le don de transformer son appartement en vaisseau spatial en orbite d’un monde hostile. Mais le repli sur soi n’est pas montré comme une sanction, plutôt comme une garantie de survie.

Monsieur X est un alchimiste. A l’image de ses longs cheveux, qui semblent plus ceux d’un hippie que d’un octogénaire, il n’a pas d’âge… Et il n’a pas de télévision. Car les images, il sait les créer tout seul ! Peintre, il est face à sa toile comme un D.J. Son pinceau est électrique. Conclusion : il n’y a peut-être pas que le travail de deuil (expression tellement à la mode qu’elle ne veut plus rien dire). Il y a aussi un art du deuil. Et dans ce domaine, nous sommes tous des créateurs potentiels.

Dans sa passionnante autobiographie (« V.O. »), Mathilda MAY écrivait que « l’on ne peut s’intéresser réellement aux autres que lorsqu’on n’est pas trop encombré par soi-même… » De fait, on imagine le processus d’écriture de cette nouvelle pièce, où souvenirs personnels, fantaisie et abandon de soi se sont sans doute mêlés…

« Monsieur X » est une expérience sensorielle où des mots n’auraient pas grand sens. Les deviner suffit. Il est intéressant de noter que c’est quand le héros met son téléphone à la poubelle que le dialogue avec sa femme monte en intensité...

La fin de la pièce est, au sens propre, un électrochoc, un arrêt sur image d’une audace inouïe, très cinématographique. Car faire revenir les morts ne laisse pas indemne. Monsieur X doit assumer son rôle de démiurge, comme le Hollandais volant dans le mythe de Pandora.

Mais ce qui est très beau, dans cette pièce, c’est qu’elle ne s’installe jamais dans un quelconque confort émotionnel ou une bien-pensance facile. Mathilda May orchestre les ruptures de ton jusqu’au bout. Exemple : quand nous voyons l’épouse de Monsieur X dans l’ascenseur, elle ne porte pas des fleurs, mais les poubelles…

On quitte Monsieur X à regret, certain d’avoir reconnu en lui les héros du quotidien que nous sommes, quand le chagrin nous oblige à sublimer pour survivre. On abandonne aussi cette pièce en se disant que son charme ne s’épuise pas en une seule représentation. Bien des petits sens cachés mériteraient qu’on retourne la voir. Souhaitons bien du courage à ceux qui la filmeront, tellement les yeux du public sont sans cesse convoqués.

D’ailleurs, en voyant Pierre Richard aller et venir dans son appartement, se baisser, se lever, pirouetter, contourner les obstacles, on se dit qu’être homme n’est pas une identité. Un homme, c’est un slalom...

Pierre Gaffié

1. Aujourd’hui, les rideaux latéraux ont quasiment disparu des salles de cinéma, désacralisant encore plus le processus...

2. « Open space », « La banquet ».

3. A quelques mois d’intervalles, nous avons découvert le « Madame X » de Madonna, et le « Monsieur X » de Mathilda May. Coïncidence savoureuse, puisque les deux œuvres, bien que totalement distinctes, habitent toutes les deux le pays de la mélancolie...

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