"Le banquet" de Mathilda May : les feux de l'amour et les feux de la mort...

November 27, 2018

L’art de Mathilda May est tissé d’ombres et de lumières, d’ombres chinoises et de chinage dans les recoins de nos vies.

 

Les recoins, c’est tout ce qui restait aux employés de l’open space, pour s’affranchir des autres et d’eux-mêmes. Mais dans une « glorieuse » nuit de mariage, le résultat n’est-il pas quasiment le même ? On sait depuis longtemps que nos mariages sont sans doute les seuls jours de nos vies où nous sommes impuissants à écouter la musique qu'on aime. Et cet anathème vise les mariés eux-mêmes qui, une fois passée la valse inaugurale et en attendant le petit matin, où l’on pourra enfin tenter une éclaircie sonore, doivent s’enquiller jusqu’à plus soif les tubes fédérateurs qui font plaisir aux invités.

 

Dans son « Banquet », Mathilda May se veut finalement autant Platon que Python. Les gags visuels, que ne renieraient pas le « Flying Circus » (on se demande encore pourquoi Jones, Palin ou Idle n’ont jamais sollicité la Mathilda comédienne des 90’s ?), sont glauques et flamboyants. Sur scène, on se retrouve cul par dessus-tête quand les pulsions passent par-dessus les convenances… Quand on brûle de jalousie, c’est une robe qui s’enflamme. Quand on déglutit les confettis, chacun part en vrille… Quand un chien disparaît, une danse tribale survient peu après...

 

Longtemps présentée, à tort, comme l’acmé de la femme sophistiquée, intouchable et hors d’atteinte, Mathilda May ruminait sans doute les mauvaises ondes montant vers elles, émises par des mâles ne voyant pas plus loin que le bout de leur nez, et de leur néant. Pour ma part, j’ai toujours vu, dans les prises de paroles médiatiques de Mathilda May, dans ses mises en scènes, un portrait cinglant des névroses urbaines de l’homme, que trop d’urbanité, précisément, étreint et étouffe. Son banquet fixe dans nos rétines l’absurdité des convenances, qui recouvrent presque toujours un bon sauvage qui s’ignore. Mais quand le bon sauvage devient mauvais, quand il est pris à son piège des coutumes, des ronds-de-jambes et des faux-semblants, alors il se prend les pieds dans le tapis et devient fou. Ca coince, comme le talon de la serveuse du « Banquet », qui nous sert de guide pendant toute la pièce. La séquence inaugurale est à ce titre follement Lynchienne, avec cette ambition assouvie de nous emmener de l’autre côté du décor et donc du miroir aux alouettes. Une idée toute simple, mais qui plonge le spectateur dans l’envie immédiate de pousser le rideau…

 

Dans "Le banquet", au bout de vingt minutes, les hommes et les femmes venus là pour fêter et se mêler, se patouiller ou se houspiller, se retrouvent, presque comme qui rigole, soudain tout à fait séparés : les hommes à droite, les femmes à gauche. Cette chorégraphie impeccable et implacable emplit la scène mais aussi notre esprit : en voyant ces pantins pouffer pour ne rien dire, ou jouer des bras pour arriver au buffet (froid ?), on est pris de vertige : et si les familles rejouaient à l’infini les mêmes trames et divisions que des gangs type « West side story » ?

 

Mélomane passionnée dans la vie, Mathilda May sait tirer la vraie sonnette d’alarme : celle qui passe du rire aux larmes. La pièce pourrait être "la croisière s'amuse", et elle devient le radeau de la méduse (littéralement, quand les protagonistes s''accrochent au poteau)

 

Ici, quand une lame de couteau scintille, un son de basse strident retentit. Ce leitmotiv sonore, présent tout au long de la pièce, résonne comme une mise en garde, une apostrophe du spectateur, comme pour lui dire : « Ne riez pas trop facilement de ce banquet, car il pourrait être le votre ! ». Le banquet est à ce titre un prodigieux exercice de mixage virtuose, qui fait que, en exagérant un peu, même un aveugle pourrait être projeté sur scène et y retrouver ses petits.

 

Ici, quand un homme effacé prend soudain la parole, son micro grésille. Il y a parfois beaucoup de parasites dans un mariage. A ce moment précis, l’expression est à prendre au sens figuré. Plus tard, sur le T-Shirt de l’homme-enfant est inscrit « AC/DC », qui littéralement veut dire courant continu ou alternatif. Peut-être cette citation rock est elle totalement accidentelle. Elle n’en est pas moins piquante.

 

Un peu comme les expérimentations sonores d’Alain Resnais dans « Mon oncle d’Amérique » (*), May crée sur scène une arène multi-sensorielle dont l’ambition laisse admiratif et presque groggy. On se dit qu’il faudrait revoir cette pièce x fois, tout autant pour la comprendre que pour l’expurger. On oublie trop souvent qu'une bonne pièce, de théâtre, sait être une mise en pièces de nos masques... 

 

Tout semble à la fois réglé comme du papier à musique, et prêt à sortir du cadre. (il y avait d’ailleurs très longtemps que je n’avais pas souhaité qu’une scène fut encore plus grande que celle du Théâtre du Rond-Point, pour accueillir les hors-cadres de ces personnages borderline.)

 

Car finalement, quand les cinglés, les hypocrites, les hyper-tendres ou les hyper-tendus, se donnent autant en spectacle, on est pas très loin du zoo, et on a envie d’ouvrir les cages…

Mathilda May pousse très loin le jeu des corps et des silhouettes. Les slow-motion, Pantomime survitaminée parfois, chavirante de mélancolie aussi, le banquet est aussi un ballet. 

 

Le propos central du « Banquet » (et sans doute des futures oeuvres de son auteure) est celle-ci : quelle est notre place dans ce monde ? Et comment la trouver sans en devenir dépendant ? La mise en scène de Mathilda May agit comme un fluide qui déverouillerait nos petites certitudes, et remueraient nos angoisses existentielles.

 

Un des moments les plus catalyseurs du « Banquet » est sans doute celui où une hippie sort un pendule afin de calmer une assemblée partie en vrille. Elle devient alors la porte-parole de l’auteure, qui montre que, face aux outrances parfois criminelles de l’homo sapiens, un peu de maraboutage ne nuit pas… Pour Mathilda May, l’humanité va de guingois, comme sa fameuse serveuse du début, qui accède péniblement au buffet, comme si elle escaladait (littéralement : le décor est alors en dénivelé) une roche Tarpéienne : celle du monde des joyeux, des festifs, qui lui semble hors d’atteinte. Un soupçon de lutte des classes affleure ici.

 

« Le banquet » fait aussi écho à l’oeuvre éponyme de Platon, ce philosophe qui craignait les errances de l’être humain mais ne pouvait s’empêcher de croire en lui. Dans le banquet version Mathilda May, un simple pilier, celui qui tient le chapiteau du mariage, est face à nous tout du long. Les convives du mariage tournent autour, vitupèrent, s’invectivent, et se débauchent. Mais le pilier, bien que malmené, tient bon…

 

Mathilda May n’est jamais passée de l’autre côté de la caméra, mais qu’à cela ne tienne : elle se sert de la scène comme d’une antre, une fosse aux lions : jeu avec le chromatisme, arbres devenant verts et roses, et épilogue en noir et blanc, il y a ici autant de couleurs que d’émotions et d’outrances. Et les chants des oiseaux, qui peinent à se faire entendre de la masse humaine, émettent leurs ondes d’émotions.

 

Il pourrait sembler cocasse d’évoquer ici les non-dits d’une pièce privée de mots. Et pourtant… Dieu sait si « Le Banquet » recèle de sous-textes. Cet homme en noir, dont les apparitions rythment la pièce jusqu’à son acmé (AcMay…) fout une telle pétoche qu’il semble résumer à lui seul le mal que font les mâles. On est jamais seul, ni même deux, dans un couple. Il y a toujours une troisième personne. Truffaut l’appelait la femme d’à côté, Mathilda May, l’homme du passé. Qui peut ressurgir, et nuire. Derrière l’amour, rôde presque toujours une ombre

 

Figure obligée de tout mariage, le petit film nostalgique mitonné par les invités est présent dans « Le banquet ». De la capote exhibée à la poupée gonflable embrassée, la figure masculine selon Mathilda May, se porte pâle et conne. L’explosion de la poupée va de pair avec celle de l’égo…

 

Le banquet montre un monde faussement festif. Cette noce est une ballade triste qui rend hilares ceux qui n’y participent pas, les spectateurs. On ressort de la pièce le baluchon plein de doutes. Mais même dans ses extrémités, la pièce ne tombe jamais dans le sarcasme nihiliste. Contrairement à certains pièces faussement humanistes, l’art de May est celui d’une auteure qui sait se tenir à distance, pour mieux saisir. Mathilda May fait partie d’une catégorie à part chez les artistes : ceux qui souffrent de voir leurs contemporains souffrir…

 

Femme qui fut longtemps et mondialement épiée, Mathilda May semble décidée à devenir elle même voyeuse. Mais non voyeuriste. Ce qui fait toute la différence.

 

Pierre GAFFIÉ 

(montage@wanadoo.fr)

 

* Dans ce film, Alain Resnais filmait le professeur Henri Laborit et ses expériences montrant que les réactions de l'être humain différent souvent peu de celles de rats de laboratoires...

 

 

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