Rencontre avec William Sheller : Suite Française, zéro appareil photo et Excalibur...

April 28, 2018

William Sheller a souvent dit que sa chanson "Un homme heureux" était le résultat d'une suite d'accidents. Il s'y cassait les dents depuis longtemps, n'arrivait pas à lui donner sa structure, puis un jour, suite à un imprévu lors d'un concert, il eut à la jouer seule au piano, débarrassé de toute emphase. Et ce fut la chanson que l'on sait. Elle a d'ailleurs un point commun avec "Amsterdam" de Jacques Brel : elle n'a jamais été enregistré en studio, seulement en live.

A 20 ans, j'étais, avec mon argent de poche, allé interviewer Sheller à Paris, que j'admirais notamment depuis "Le capitaine". C'était un mois avant son concert "classique" à la cour Jacques Coeur de Montpellier, en l'occurrence sa "Suite Française". Le premier contact fut assez froid, en tous cas austère. A la fin de l'heure et demi d'entretien (j'avais 20 ans...) près de son piano, je lui demandais si "ça allait" ? J'avais quand même fait Toulouse-Paris juste pour le rencontrer. Il me répondit alors "Ben, c'était du bavardage"...". Léger uppercut à mon ego... En déambulant ensuite dans un Paris peu connu de moi, j'essayais de me consoler de cet anathème Shellerien, en me disant que quand même il y a avait bien 3 ou 4 questions qui avaient semblé l'intéresser et qui n'étaient pas trop bêtes ou trop primaires...

 

Un mois et demi après, je suis dans un café près de la Place de la Comédie, à Montpellier, avec une amie. Je vois alors passer Sheller, et ses deux enfants, marchant le long d'une allée boisée. Malgré le souvenir tiède de l'entretien, j'ai le culot (que je n'aurais peut-être pas aujourd'hui), d'aller vers lui et, dans son dos, dire "Mr Sheller ?".

Il s'est retourné, avec le sourire, et m'a "remis". Nous étions pourtant à moins d'une heure de la fameuse Suite Française et ses 80 musiciens. Contre toute attente, il me proposa même de rejoindre la petite fête d'après concert. Très honoré et intimidé, j'y allais bien sûr. Il y avait sa Maman, une trentaine d’amis (moins à ce que à quoi je m’attendais) et une faute d’orthographe à son nom (Scheller au lieu de Sheller) sur l’immense gâteau réservé au héros du soir. La maman demanda discrètement au maître d’hôtel de rectifier la faute…

Un autre détail eut son importance : dans cette réunion de gens, quand même haut placés (j’étais, et de loin, le plus jeune), PERSONNE n’avait d’appareil photo pour immortaliser cette soirée, et notamment la découpe du gâteau par William. Je me proposai…

 

Ces photos eurent leur importance puisque en ayant à les envoyer, par la Poste, quelques semaines, je restais en contact avec le clan Sheller.

 

Je partis à Bourg-en-Bresse, ou à Albi voir certains de ces concerts, guettant, hors les tubes, des chansons qui n’arrivaient pas. Lors d’un repas nocturne à Toulouse (après le concert d’Albi, je demandais à William : « Pourquoi vous ne jouez pas « J’me gênerais pas pour dire que j’t’aime encore » ? Il me répondit : « Parce que les musiciens s’ennuient sur scène sur cette chanson ». Intéressant.

 

Je savourais tous ces moments, assez incrédule. J’étais aux premières loges alors que je me sentais « minable » depuis mon entretien Parisien 6 mois plus tôt.

 

Puis, notre amitié s’accéléra. Je lui offris pour ces 40 ans un livre que ma propre tante m’avait fait découvrir quelques mois plus tôt : « Fragment d’un discours amoureux » de Roland Barthes. Quelques jours après, je reçus à Toulouse une lettre de Sheller (que j’ai encore) m’expliquant à quel point ce livre l’avait marqué et lui donnait des idées pour écrire.

 

Quand sortit « Univers », un de ses meilleurs albums, je guettais même la possibilité que Sheller cite ce livre dans les inspirations possibles pour certains textes. Mais ce ne fut pas le cas.

Je me souviens malgré tout d’une remarque qui m’avait intéressée. William m’avait écrit que les musiciens sont souvent des gens qui bouffent des notes (de musique) au kilomètre, et sortent de leurs études, avec une culture générale (entendez : extra-musicale) beaucoup moins grande qu’on l’imagine.

 

L’année suivante, il vint présenter cet album à France 3 Toulouse, où je travaillais. Nous nous revîmes, et j’eus même le grand honneur qu’il me montre les accords de « Oh j’cours tout seul » sur le piano de mes parents.

 

Deux ans plus tard (j’étais entretemps « monté » à Paris) nous nous sommes croisés sur la plateau de « Nulle part ailleurs » et avons plusieurs fois dîné ensemble. Je me souviens que Chantal Lauby ou Liane Foly étaient là aussi, parfois.

 

Crise de la quarantaine, ou difficulté d’amerrissage ? Si William était tout aussi affable, et passionnant, mais avec une pointe de solennité supplémentaire. Après tout, sur la pochette de « Ailleurs », ce n’est pas lui que l’on voit (même si toute le monde pense que si J,) mais le poète Maïakovski. Son crâne rasé, l’intensité de ses nouvelles chansons, était un nouveau départ, tout en fil de soi(e). Je me souviens que l’une des productrices de NPA avait dit au bureau « J’ai écouté cet album tout le week-end et ça m’a plongée dans une sorte d’abysse, parfois douloureux.

 

« Ailleurs » est assez unique. Je me souviens que William m’avait écouté certains titres enregistrés sans les paroles, et notamment « Excalibur ». Ayant beaucoup de mal à formuler mes réactions dans l’immédiateté, et comme il était tard, je restais moi aussi sans parole…

 

Quelques mois plus tard, je fus invité à passer dire bonjour sur le tournage du clip de la dite chanson. C’est Philippe Druillet, une des idoles de Sheller, qui mettait en scène, dans un studio de Bry Sur Marne. J’étais accompagné d’un ami, et nous fûmes enrôlés comme guerriers et avons porté l’armure métallique.

 

J’ai ensuite perdu de vue William. Une discussion backstage (avec Nicoletta) lors du concert parisien de « Sheller en solitaire » furent les derniers mots échangés jusqu’à maintenant.

 

Deux ans après, une nuit sur RTL, j’entendis une intro absolument géniale, et en mon for intérieur je savais que c’était « du » Sheller, alors que rien ne le laissait penser. La voix entra dans la chanson, et mon intuition était juste : c’était « Maintenant, tout le temps », une chanson que je trouve encore géniale. Et je me souviens d’une phrase dite par le chanteur à un journaliste : « Je peux aussi bien vouloir composer une suite classique qu’un hit rythmé qu’on danse à 5 heures du matin ».

 

Même si « Albion » était inégal, il y avait des choses merveilleuses (« La navale » notamment). Son insuccès, voire son rejet, a sans doute modifié beaucoup plus qu’on ne le croit, la suite de la carrière de Sheller. Pas forcément pour le meilleur. On avait l’impression que le public voulait l’arrimer à « Un homme heureux » et lui déniait, un peu, l’innovation, en tous cas rock. Dommage…

 

Pour boucler la boucle de cette histoire, voici une anecdote concernant mon film « La ville aux murs dauphins » : il y a une séquence très dialoguée, et je pense très émouvante, entre l’architecte et la fleuriste dont le fils a été renversé par une voiture. J’ai écrit les dialogues dans un état quasi monacal. Je mettais des mots partout sur des feuilles blanches, tentant de faire naître des choses cruciales entre les deux personnages. Il faut dire que les discussions essentielles entre un homme et une femme sont le parent pauvre du cinéma. Regardez « Into the wild » pour vous en convaincre. La discussion entre Hirsh et Stewart est recouverte de musique…

 

Quoiqu’il en soit, je me suis souvenu d’une phrase prononcée par Sheller lors du fameux et triste entretien Parisien, 22 ans plus tôt : « Même une horloge cassée donne l’heure deux fois par jour ! ». Sheller disait ça pour expliquer qu’il ne voulait pas coller aux modes, qu’il n’avait pas fait ce métier pour faire de la démagogie, et que, en restant droit dans ses envies, le monde le suivait à un moment ou à un autre (ce qui arriva donc avec « Un homme heureux », résultat de beaucoup d’expérimentations de « Univers » ou de l’album 6 titres avec « Simplement »).  Cette phrase m’avait beaucoup marqué, et a même sans doute été la clef (de sol, de fa) de certains traits de ma personnalité depuis. Quand, à Philadelphie, en 2016, j’ai entendu des festivaliers me dire, ou se dire entre eux, que cette phrase les avait énormément marqué(e)s dans « La ville aux murs dauphins », je repensais à la trace que nous laissons, et à ces aiguillons de pensée que les grands, comme William Sheller, sont aptes à nous communiquer. Car la chanson, ce n’est pas que des notes ou des mots, c’est aussi, possiblement, un mantra paiën…

 

 

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