Entretien avec Alex Métayer sur son film "Mohamed Bertrand Duval"

A 16 ans, j'étais un fan total d'Alex Métayer. Voilà quelqu'un qui me faisait rire et réfléchir sans chercher à plaire à ma génération. C'est quand même fou la démagogie de l'humour aujourd'hui, quand on sent que chaque blague cherche à cibler quelqu'un... C'est terrible même. Regarder ces pseudos-comiques à la Beppe Grillo qui se retrouvent à devenir des problèmes politiques pour leurs concitoyens : (Il y en a en France...)

Quoiqu'il en soit, un jour, mon père m'a amené voir un spectacle de Métayer à Paris (nous arrivions de Toulouse) et quand je l'ai vu lui, une heure avant le début de sa pièce papoter avec la caissière, mon coeur battait la chamade. Je n'ai bien sûr pas osé l'aborder...

8 ans, après, j'ai rencontré Alex sur le plateau de France 3, puis 2 ans après sur "Nulle part ailleurs" et nous avons sympathisé. Je découvrais alors sa cinéphile, je n'en revenais pas. Sous entendu : comment un homme aussi drôle peut-il avoir l'élégance de ne pas être QUE à son humour ! Cela me sidérait.
Un jour, Jean-Jacques Vannier, son attaché de presse, ma demandé si j'accepterais d'écrire les textes de présentation de son nouveau film "Mohamed Bertrand Duval". Je n'en revenais pas.
Quelques jours après, nous avons déjeuné ensemble chez lui, près du musée Picasso. Son premier film ("Le bonheur se porte large" était très intéressant mais plombé par un manque de moyen. Normal, car Métayer finançait tout, contrairement à beaucoup de film archi-subventionnés)

J'ai une cassette de 90 minutes qui conserve tous nos échanges ce midi-là, il y fut question aussi de la vie conjugale, de politique, d'inspiration, beaucoup de choses qui ne pouvaient pas rentrer dans les 3 pages de l'entretien du dossier de presse, que voici donc plus bas... Et malheureusement, impossible aujourd'hui de trouver ce film en DVD. Une sacrée injustice et erreur de diagnostic...

Pierre Gaffié, Août 2022





Ce second film aurait pu être le premier : vous l’avez écrit il y a 10 ans. Qu’aurait-il eu de différent en 1981 ?

L’évolution du public permet d’aborder des thèmes graves.

Il y a 10 ans, j’aurais dû être plus proche de Zidi, avec gag à tous les coins de rues, et il serait arrivé ce qui arrive souvent dans le cinéma français dit comique : la crédibilité des personnages aurait été perdue ! Dans le match “situation” contre “bon mot” le bon mot gagne trop souvent ; on voit Gabin, on entend Audiard, mais pas la situation.

Je préfère m’interdire les dialogues brillants, et chercher la vérité, comme pour la scène de la demande en mariage. Tant mieux si on me dit que je fais du reportage sur la petite bourgeoisie, qu’elle soit égyptienne ou française. Aujourd’hui, ce progrès, venu du spectateur, s’est étendu aux distributeurs.


Des diffuseurs qui n’ont pas eu peur devant votre affiche sans vedette ?

Disons qu’on se heurte à l’engrenage classique : “Pas de vedette, alors ça se vendra moins bien aux télés !”. Et qu’on est face à un pari plus grand avec condamnation au succès. A fortiori ici puisque parmi les acteurs, beaucoup n’avaient jamais tourné, ce qui pourrait compliquer la chose.

Aujourd’hui, je sais que si j’avais pris des comédiens avec un accent de Marseille actor’s studio... J’aurais tout faux !


A quoi ressemble l’esprit d’une équipe qui n’a jamais fait de cinéma, ou peu, qui est embarquée dans une aventure et un décor unique ?

Il est incomparable. L’enthousiasme des gitans (en réalité issus de familles de ferrailleurs) comme des arabes, a une autre dimension : il n’a aucune afféterie. Jamais de questions comme “où est la caméra ?”, “T’es sûr qu’on me prend pas de dos ?’ “Et lui, il est filmé comment ?”. La hiérarchie de l’image disparaît. Parfois je me demande si tous ces personnages n’ont pas été filmés à leur insu...

Intégrité : aucune obligation d’en référer à qui que ce soit. On est déterminant, on court-circuite les intermédiaires.

Cela dit, on rentre dans la schizophrénie. On devient un chef d’entreprise qui parle plusieurs langages à la fois. Où le réalisateur peut très bien se révolter contre le producteur.

-“J’ai envie de faire une prise de plus”

-“Tu as pensé aux tarifs des heures sup ?”

Mais ma schizophrénie se porte bien. Je crois même qu’elle peut emmener très loin. A l’héroïsme sans doute.


Je crois que vous êtes un homme éthique. Que pensez-vous du colonialisme Nord/Sud ? Même si les choses bougent un peu, et que les consciences se reprennent...

Je suis très pessimiste. Je ne vois aucun indice sérieux, au-delà des recettes minables de circonstances, qui gommerait l’hypocrisie totale où beaucoup se tiennent pour se donner bonne conscience.

Malaise de société sans doute... Mais quels hommes, quel parti pour y répondre ? Politiquement, je ne vois pas.


Pourtant votre film est réconciliant. On en sort avec un peu de sérénité.

En faisant mon enquête à Marseille, je suis arrivé à la même conclusion qu'une journaliste du “Monde” qui est allée visiter le même camp : le racisme commence à partir d’un petit bien-être. Dans la misère, les dissensions interraciales diminuent. Malgré leurs problèmes très aigus, les gitans gardent cette fraternité des laissés-pour-compte. Mettons les dans des H.L.M, serrés dans des boîtes, avec une voiture dans le parking et ils deviendront des loups.

Je ne préconise pas, bien sûr, la pauvreté, et le film n’est pas œcuméniste. Je fais juste un boulot de photographe. A ce moment-là, l’étiquette “Alex Métayer, comique”, je la revendique fortement.


Vous pensez sincèrement que le seul apport de Canal plus à l’humanité soit le film porno ?

Ah là la... Comment imaginer qu’une fille de 30 ans, vivant chez ses parents, n’ayant jamais eu d’aventures amoureuses, puisse dire “je suis au courant de tout” ? Parce que les vierges connaissent l’amour grâce au porno ! Parce que chez leur patronne il y a Canal plus !

Je ne dis pas cela parce que Canal m’a donné du fric...

Ou parce qu’on y diffuse tant de films intéressants...


Une nouvelle loi vient d’être adoptée au Sénat : Pour lutter contre le chômage et le cumul des petits boulots, on ne pourra plus être à la fois réalisateur - acteur - scénariste et producteur. Vous gardez quoi ?

Réalisateur. Je suis sûr que j’arriverais, malgré tout, à faire ce que je souhaite. Même sur le scénario d’un autre...


Comment le réalisateur que vous êtes a-t-il préparé le décor du film, ce camp gitan ?

Avec une reconstitution minutieuse et une grosse partie du budget ! Les comédies se passent souvent en milieu urbain, et les voitures taxis et autres ingrédients sont déjà là. Pour une favela, c’est une autre paire de manches. Surtout quand elle appartient à une grande compagnie pétrolière, qu’il faut faire attention à ne pas exploser les conduits sous - terrains en creusant une fondation, comme nous avons failli le faire... Notre travail en a fait un décor à la Trauner : un espace spécialement étudié pour la circulation des acteurs.


Et la musique. Vous n’aviez pas peur du syndrome “Gypsy kings” ?

Il y a une musique que j’ai toujours voulu utiliser. Je l’ai jouée en quintette pendant mes quinze années de clarinettiste : C’est celle de Django Reinhardt, le Charlie Parker français. Ce style si particulier, équivoque où l’on est pas du tout à fait dans le jazz et pas ailleurs non plus. C’est une musique qui n’est pas assez reconnue. J’espère que le film, à qui je donne une couleur si étrange, lui donnera le regain. Elle est signée Babik, le fils de Django.


Vous êtes l’homme invisible. Vous vous profilez à la sortie d’une salle qui projette “MBD”. Quel commentaire aimeriez-vous le plus entendre ?

“Oh c’est drôle ! »


Entretien avec Pierre Gaffié, le 5 juillet 1991


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