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entretien avec jean reno

Il y a plus de 20 ans, j'ai eu la chance d'interviewer Jean Reno, pour lui demander son avis sur deux films américains bien connus et abordant le thème de la névrose : "Vertigo" (Hitchcock) et "Taxi driver" (Scorsese). Ces entretiens devaient rejoindre un livre très particulier, où d'autres artistes intervenaient (de Jean-Hugues Anglade à Jean-Louis Murat...), mais la guerre du Golfe et le refroidissement qu'elle a provoqué sur notre société a eu raison du soutien de l'éditeur pour ce projet. Je suis heureux de dévoiler certains textes aujourd'hui. (voir aussi le texte de Bertrand Tavernier sur "Taxi Driver" dans le dernier numéro de "Positif". (Pierre Gaffié)

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Tu as vu "La dernière tentation du Christ" ? 

 

"Taxi" est plus fort que le film sur le Christ, parce que le Christ est nommé. Dès que tu nommes t’es foutu, il y a tout de suite des clans. Par exemple, si tu nommes Shiva, tu auras les clans du pas-Shiva. Tandis que si tu dis : « il y a ça, l’esprit du mal », le débat est plus ouvert. Lucas avec « La guerre des étoiles », montre le bien, le mal en essayant de pas être trop intello. Mais c’est ça dès que tu nommes les personnages que tu es cuits. Il ne faut pas vouloir régenter quoi que ce soit. 

 

La première où la deuxième fois que tu as vu « Taxi driver », as-tu senti que l’identification au personnage était inévitable ? Est-ce que tu arrives à garder une vitre entre lui et toi ? 

 

Non, quand il se déshabille, il s’arme et crie, on est avec lui. Car si tu aimes tu ne peux pas ne pas châtier, c’est insupportable de voir certaines images d’escroquerie. Même dans ton couple, avec tes enfants, avec tes parents. Hier un pote m'a parlé d’un projet de film sur l’assassinat du père, sur un parricide, par le même chemin. Parce qu’il y a le même choc, il y a incompréhension. J’ai dit tu veux faire ça, cela me paraît étrange, difficile. Aujourd’hui on montre des choses belles, où la vie est un long fleuve tranquille. Il m’a dit « c’est ce que je veux faire », il a 29 ans. Quand tu aimes tu ne peux pas, c’est insupportable… Je voudrais que les choses soient honnêtes, vrai ! 

« Taxi Driver », c’est plus moderne que "Vertigo" ? 

 

« Taxi Driver », c’est totalement différent pour moi. Ça na pas vieilli, dans le sens où ça parle de maladie, de blessure, de ce qu’est Scorsese et de ce côté cistercien, ou moine de ce mal. Scorsese sera toujours comme ça. Dans « Taxi Driver », il y a un autre malade, qui est De Niro. Il y a le mariage total entre un metteur en scène et un acteur qui va dire tout ce que l’autre pense. Personnifier la maladie, une dérision. Je ne suis pas compétent pour ces sujets, mais on sent tout ça derrière. 

 

C’est quoi cette maladie ? 

 

C’est difficile de vivre avec des idiots, mais tu n'as pas le droit de dire que ce sont des idiots. Parce qu'il faut faire ses preuves, la société te demande des preuves, c'est normal. Des preuves morales, affectives, intellectuelles avant de passer à l'accusation. C’est ce qui ce passe chez Scorsese, c’est un accusateur, il ne peut pas faire autrement. Le Christ est venu, il ne peut rien pour lui, toute la vie il déplace les mêmes meubles parce qu’il dira «Vous n'avez pas le droit d'être assis, continuez à essayer de guérir du péché, ne péchez plus. » C’est un templier pour moi De Niro. 

 

Est-ce que l’on peut reprocher d’être ambigü dans le film ? 

 

Non, tout sert car c’est une chose profonde qu’aborde le film.

C’est un endroit de cafard où il est, quand les hommes ou les femmes vont là ils sont très malheureux, très seul. Bohringer parlerait beaucoup mieux que moi de cette ambiance là. 

La petite c’est une putain aussi, Jodie Foster. C’est normal quand tu vois Scorsese tu comprends. Je ne le connaissais pas a l’époque, j’avais pas fait la même analyse et j’avais été choqué. Mais aujourd’hui que je connais Scorsese, et que j’ai vu, et que j’ai pu parler avec lui, je sais que toujours il portera cette croix, il est tombé sur l’acteur qui fallait, écorcher vif. 

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Tu viens de dire que le film est ambigu, pervers dangereux, malsain et pas honnête. Pourquoi tu dis ça ? Est-ce que c’est facile de tout faire exploser par de la violence, c’est facile de montrer du doigt, que finalement les obsessions de Scorcese sont assez terre à terre ? 

 

C’est un début, je lui dit : « pardonne lui d’être un petit chroniqueur ! » Comment tu peux faire, faut bien qu’il y ait un début de chronique, faut bien qu’il y ait un mec qui fasse une chronique. Dallas c’est à la télé, tu bois ta bière… Puis il y en a d’autres qui ne peuvent pas, mais je ne suis pas inquiet, j’ai envie de le dire. 

 

Tu as un calendrier hyper chargé, Scorsese vient te proposer ce rôle, tu le prends ? 

 

C’est évident !

 

Tu te prépares comment ? 

C’est pas une préparation, si il te demande tu vas parler avec lui, le début c’est la discussion avec lui. Si il te demande c’est qu’il a senti un petit peu ça. Donc tu vas lui dire « Qu’est-ce que tu as senti pour avoir envie de réaliser ce film ? » Où est-ce que tu as senti ma blessure pour que je la gratte ? Ce qu’il va me dire, c’est sur ça que tu vas travailler. Je commencerais par perdre du poids, ne pas dormir, ne pas manger, avoir un frigo vite, un lit pas fait, des choses simples. Parce que ce type vit comme ça, même si c’est pas dans le film mais dans mon rêve il est comme ça. Il n'est pas confortable, donc je gratterais ces choses là et je serais presque hagard dans la tête, je ne sais pas si c’est la route mais c’est ce que j’ai envie de dire. 

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Tu irais, comme il l'a fait prendre des cours de taxi et aller dans les zoos, observer les loups parce que son personnages ressemble à un loup ? 

 

Non, pas les loups parce que c’est pas de lui ça, c’est de Gene Hackman, il la fait pour ça mais la méthode est d'Hackman De chercher un animal qui ressemble au personnage.

 

Il avait démarré avec un film précis Gene Hackman ? 

 

Il a toujours fait ça, mais où on le voit le mieux c’est dans « French connexion ». Où c’est l’ours de la bande dessinée, le fameux ours avec le petit boléro et le chapeau. 

Le taxi, j’ai un ami d’enfance qui est dans le métier aussi depuis longtemps, on passe à Pigalle parce que Eric Serra habite à Pigalle maintenant, Avenue Junot. J’ai dit que j'adorais avoir un film qui me permettrait de traîner à Pigalle. Parce que traîner pour rien cela ne m’intéresse pas vu que j’ai du boulot à côté, traîner pour un film ça oui. 

 

J’ai rencontré José Giovanni qui m’a dit qu’on lui avait proposé trois ans après « Taxi Driver » de faire un adaptation en France qui se passerait à Pigalle avec un chauffeur taxi. Il la pas fait, il disait que « Taxi Driver » était inatteignable.

 

Non c’est bizarre, il a raison. 

 

Une scène du film, c’est laquelle ?

 

La plus frappante, c'est quand Travis croise Betty dans la rue et qu'elle  lui dit « Va t’adresser à mon mac si tu veux monter ». Elle est sur le coin de porte d’une voiture. C’est cette solitude de la nuit, j’aime bien ça. De Niro était au début de sa carrière, maintenant c’est plus le même. 

 

Tu crois qu’il se donne autant maintenant ? 

 

C'est un mec qui fait partie de la légende. Mais le peu que je sais de lui c’est qu’il est dans un état déplorable, trop de tout. 

 

Richard Gere qui disait « quand on voit De Niro jouait la comédie on a envie de changer de métier ».

 

Complètement.

 

« Orange Mécanique », « Midnight Express », « Taxi Driver » à trois ans d’intervalle ces trois films dans l’ordre pour toi ? En lequel tu crois le plus ? 

 

Taxi Driver, pour suivre, Malraux qui a dit «Le vingt-et-un siècle sera spirituel, ne sera pas ». Tandis que « Orange Mécanique » c’est une sorte de constante mais qui t’amène pas plus long. Parce que l’autre est très dure, ce n'est pas du tout les mêmes aventures, c'est un homme avec beaucoup plus d’égos, avec plus d’envies de pouvoir. Le pas est beaucoup plus lourd, c’est une sorte de pyramide que Scorsese. Les sujets vont être lourds et on passe à autre chose, c’est pas vraiment le même film, presque un souci de force esthétique. « Midnight Express », c’est un choque de société, c’est un libéralisme américain, c’est une manière de voir américaine, manière de consomé quoi que ce soit dans un pays où l’on peut même pas consommer des mots parce que il y a l’islam. Et il y a mensonge, il y a tout un choc de société, c’est des violences de résultats, elles ne viennent pas du même endroit. 

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«Vertigo » est un film-référence pour beaucoup, mais pour d'autres il n’est ni plus ni moins qu’un film du samedi soir. Si on le revoit maintenant, il y a aussi un côté très théâtral, de gros effets, très détente.

Oui, c’est pas un théâtre, c’est pas uniquement un amusement, c’est vraiment une époque, une manière hollywoodienne de raconter. Il y a beaucoup de projections de fonds, quand les deux personnages sont sur la route. Il l’amène au village, c’est de la projection de fond. C’est ce que tu vois aujourd’hui. Je ne sais pas si le public aujourd’hui se fie à ça, j’ai dit ça parce que je suis dans le business. Les couleurs sont aussi un peu clichés. 

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Certains films d' Hitchcock vous semblent mieux tenir la route ? 

 

Oui, « Fenêtre sur court », avec le même acteur : James Stewart.. Car il y a une urgence où une perversité plus cernée. On dirait un exercice de style. Un rebondissement du scénario dans « Vertigo » est moins bien fait que dans « Fenêtre sur court ». « Fenêtre sur cours » c’est plus compact et puis il y a toujours la même perversité, la même idée du début jusqu’à la fin tandis que là il y en à plusieurs. 

 

Dans un des deux films on ne bouge pas; dans l’autre on va partout. 

 

Lui il bouge dans sa tête, parce que il devient malade, il y a beaucoup de choses gênantes pour lui. Il y avait la mère de la série « Dallas" dedans. 

A un moment du film, quand il part dans son délire d’idéaliser cette femme, elle, elle devine ce qu’il sait passé. C’est finalement le personnage lucide qui essaye tant bien que mal de le faire revenir à la raison. 

 

Hitchcock est très moderne dans son rapport homme femme. Il y a beaucoup de femmes aujourd’hui comme ça, qui sont à côté de toi qui t'aiment et qui n'osent pas te bouger. Le rapport d’après 1968. Maintenant on essaye de retrouver un certain romantisme dans le rapport, il y a le sida…

Aujourd’hui elles te le disent sans te le dire. Que ce soit homme où femme d’ailleurs dans le rapport. Je pense que c’était un romantique, dégueulasse et romantique. 

Et Kim Novak, est-ce une bonne actrice ici ? Parce qu’elle est très controversée. 

 

Non, pas du tout. Je pense qu’elle n’a pas de poids. Il faut savoir combien de prises on fait, voir comment on est encadré, elle essaye…

Je ne suis pas amoureux d’elle, ni pour le travail, ni pour les formes. Je le préfère lui, il sait le temps qui passe. Pour un acteur c’est très important, vivre le temps qui passe. 

Le film te touche, l’histoire tu y crois ou pas ? Où as-tu ressenti de l’émotion ? 

 

J’ai vu ma jeunesse, j’ai vu beaucoup de choses. Au départ, il y a beaucoup de points qui sont un peu tordus, surtout sa maison. Cela m’a fait penser à la « Dolce Vita », les escaliers de la tour, à toute cette ambiance là, la voiture, la manière de conduire, de se garer il y a toujours de la place pour se garer. C’est pas comme les films de Walter Hill où la nuit tu peux pas te garer parce qu’il y a trois noirs qui te saute dessus. Ça m'a vraiment ramené à cette époque là. Tu quittes au 3⁄4, et pour la fin tu reviens. Parce que tu veux voir quand il jette la femme. Le scénario pêche un peu avant ça. 

 

Une image du film c’est laquelle ?  

 

La projection de fond de tous les deux, ils sont l’un à côté de l’autre assez gêné qui se promène avant la scène dans les bois. Elle lui dit « Je suis déjà venue ici ». 

 

Dernière question sur le film, comment expliquer le fait que c’est ce film là que les gens ont gardé ? 

 

À cause de tout ce que ça remue, toutes les choses non dites qui sont de la vie de ces gens là, de la génération d’aujourd’hui. Peut-être parce que on sent, comme on sentira que « La guerre des étoiles » c’était une époque, où que James Dean c’était une autre époque. Par exemple « La Fureur de vivre » où « L’équipée sauvage » c’est pas du tout le même topos, et pourtant c’est pas si éloigné. Mais c’est pas les mêmes personnes, peut être que c’est juste des gens de 40-45 ans, mariés père de trois enfants. 

 

Tu voulais être détective quand tu étais petit, suivre les gens ? 

 

Non, pas du tout. 

Propos recueillis par Pierre Gaffié 

Georgia italique est une police délicate et s’inspire de la calligraphie. Elle permet de mettre en valeur une petite section de texte dans un paragraphe. (avis Pierre sur rencontre)