Entretien avec Alex Métayer  

Auteur DE Théâtre &cinéaste  

(Autour du film " Mohamed Bertrand-Duval")

Ce second film aurait pu être le premier : vous l’avez écrit il y a 10 ans. Qu’aurait-il eu de différent en 1981 ?

L’évolution du public permet d’aborder des thèmes graves.

Il y a 10 ans, j’aurais DU être plus proche de Zidi, avec gag à tous les coins de rues, et il serait arrivé ce qui arrive souvent dans le cinéma français dit comique : la crédibilité des personnages aurait été perdue !

Dans le match “situation” contre “bon mot” le bon mot gagne trop souvent ; on voit Gabin, on entend Audiard, mais pas la situation.

Je préfère m’interdire les dialogues brillants, et chercher la vérité, comme pour la scène de la demande en mariage. Tant mieux si on me dit que je fais du reportage sur la pe(te bourgeoisie, qu’elle soit égyp(enne ou française. Aujourd’hui, ce progrès, venu du spectateur, s’est étendu aux distributeurs.

Des diffuseurs qui n’ont pas eu peur devant votre affiche

sans vedette ?

Disons qu’on se heurte à l’engrenage classique : “Pas de vedette, alors ça se vendra moins bien aux télés !”. Et qu’on est face à un pari plus grand avec condamna(on au succès. A for(ori ici puisque parmi les acteurs, beaucoup n’avaient jamais tourné, ce qui pourrait compliquer la chose.

Aujourd’hui, je sais que si j’avais pris des comédiens avec un accent de Marseille actor’s studio... J’aurais tout faux !

A quoi ressemble l’esprit d’une équipe qui n’a jamais fait de cinéma, ou peu, qui est embarquée dans une aventure et un décor unique ?

Il est incomparable. L’enthousiasme des gitans (en réalité issus de familles de ferrailleurs) comme des arabes, a une autre dimension : il n’a aucune afféterie. Jamais de ques(ons comme “où est la caméra ?”, “T’es sûr qu’on me prend pas de dos ?’ “Et lui, il est filmé comment ?”. La hiérarchie de l’image disparaît. Parfois je me demande si tous ces personnages n’ont pas été filmés à leur insu...

Intégrité : aucune obliga(on d’en référer à qui que ce soit. On est déterminant, on court-circuite les intermédiaires.

Cela dit, on rentre dans la schizophrénie. On devient un chef d’entreprise qui parle plusieurs langages à la fois. Où le réalisateur peut très bien se révolter contre le producteur.

“J’ai envie de faire une prise de plus”
“Tu as pensé aux tarifs des heures sup ?”

Mais ma schizophrénie se porte bien. Je crois même qu’elle peut emmener très loin. A l’héroïsme sans doute.

Je crois que vous êtes un homme éthique. Que pensez-vous du colonialisme Nord/Sud ? Même si les choses bougent un peu, et que les consciences se reprennent...

Je suis très pessimiste. Je ne vois aucun indice sérieux, au-delà des receSes minables de circonstances, qui gommerait l’hypocrisie totale où beaucoup se (ennent pour se donner bonne conscience.

Malaise de société sans doute... Mais quels hommes, quel par( pour y répondre ? Poli(quement, je ne vois pas.

Pourtant votre film est réconciliant. On en sort avec un peu de sérénité.

En faisant mon enquête à Marseille, je suis arrivé à la même conclusion qu'une journaliste du “Monde” qui est allée visiter le même camp : le racisme commence à par(r d’un pe(t bien-être. Dans la misère, les dissensions interraciales diminuent. Malgré leurs problèmes très aigus, les gitans gardent ceSe fraternité des laissés-pour-compte. MeSons les dans des H.L.M, serrés dans des boîtes, avec une voiture dans le parking et ils deviendront des loups.

Je ne préconise pas, bien sûr, la pauvreté, et le film n’est pas œcuméniste. Je fais juste un boulot de photographe. A ce moment-là, l’é(queSe “Alex Métayer, comique”, je la revendique fortement.

Vous pensez sincèrement que le seul apport de Canal plus à l’humanité soit le film porno ?

Ah là la... Comment imaginer qu’une fille de 30 ans, vivant chez ses parents, n’ayant jamais eu d’aventures amoureuses, puisse dire “je suis au courant de tout” ? Parce que les vierges connaissent l’amour grâce au porno ! Parce que chez leur patronne il y a Canal plus !

Je ne dis pas cela parce que Canal m’a donné du fric...

Ou parce qu’on y diffuse tant de films intéressants...

Une nouvelle loi vient d’être adoptée au Sénat : Pour luNer contre le chômage et le cumul des pe_ts boulots, on ne pourra plus être à la fois réalisateur - acteur - scénariste et producteur. Vous gardez quoi ?

Réalisateur. Je suis sûr que j’arriverais, malgré tout, à faire ce que je souhaite. Même sur le scénario d’un autre...

Comment le réalisateur que vous êtes a-t-il préparé le décor du film, ce camp gitan ?

Avec une recons(tu(on minu(euse et une grosse par(e du budget ! Les comédies se passent souvent en milieu urbain, et les voitures taxis et autres ingrédients sont déjà là. Pour une favela, c’est une autre paire de manches. Surtout quand elle appar(ent à une grande compagnie pétrolière, qu’il faut faire aSen(on à ne pas exploser les conduits sous - terrains en creusant une fonda(on, comme nous avons failli le faire... Notre travail en a fait un décor à la Trauner : un espace spécialement étudié pour la circula(on des acteurs.

Et la musique. Vous n’aviez pas peur du syndrome “Gypsy kings” ?

Il y a une musique que j’ai toujours voulu u(liser. Je l’ai jouée en quinteSe pendant mes quinze années de clarinelste : C’est celle de Django Reinhardt, le Charlie Parker français. Ce style si par(culier, équivoque où l’on est pas du tout à fait dans le jazz et pas ailleurs non plus. C’est une musique qui n’est pas assez reconnue. J’espère que le film, à qui je donne une couleur si étrange, lui donnera le regain. Elle est signée Babik, le fils de Django.

Vous êtes l’homme invisible. Vous vous profilez à la sor(e d’une salle qui projeSe “MBD”. Quel commentaire aimeriez-vous le plus entendre ?

“Oh c’est drôle...”

     Entretien avec Pierre Gaffié, le 5 juillet 1991