Rencontre backstage avec Mayra ANDRADE

Merci de nous recevoir deux heures avant le concert. On se sent comment à ce moment là ?

Je me sens mieux que 5h avant ou 10h avant, passées seule dans ma chambre d’hôtel, a essayer de ne pas y penser. C’est un exercice un peu épuisant. En ce moment, je me sens plus légère. Tout va bien, personne n’a eu de contre-temps, ni d’imprévus, d’accident… On est tous là et on se sent bien. En fait, j’ai une relation assez particulière avec cette salle dans laquelle j’ai joué plusieurs fois, je la trouve réconfortante. 

Il y a des salles anxiogènes ?

En tout cas celle-ci est réconfortante.

Est-ce que dans votre vie, enfance ou adolescence, vous vous êtes dit « j’ai une voix » ?

Oui, je me le suis dit. Dès les premiers instants de conscience en fait. C’est une vocation pour moi, j’ai toujours vécu à travers la musique, dès 3 ans je voulais une guitare. Chanter n’est pas un choix rationnel ou pensé, je chante parce que c’est une de mes manières d’exister.

« Musique » et « Muse » ont la même racine, est-ce que des fois la muse de la musique est difficile à apprivoiser, comme les chats ?

Oui, mais comme je fais de la musique presque par instinct, je respecte beaucoup le temps de gestation de la musique. On me demande beaucoup pourquoi je laisse autant de temps entre chaque album, c’est en rapport direct avec ça, j’ai besoin de vivre pour avoir des trucs à dire et j’aime m’éloigner de la musique pour lui laisser son espace, moi le mien et qu’on se retrouve mieux après. C’est une notion qui a toujours rythmé mon mode de création.

Beaucoup de musiciens disent que dans un premier album on met toute sa vie, dans le deuxième on met des chansons qu’on n’a pas pu mettre dans le premier, et dans le troisième on est tellement fatigué par la promo et le concert, qu’on se retrouve à la recherche d’inspiration.

Je suis d’accord pour le premier album, on a eu le temps d’accumuler, j’ai essayé de retrouver chaque chanson avant de les enregistrer. Dans mon cas, chaque album crée une carence, une vie qui donne lieu à l’album suivant. L’album suivant est toujours la conséquence de l’album précédent, des expérience vécues sur la route. Se dire « tiens, là je suis un peu fatiguée de cette sonorité, de ça, de ci, j’ai envie de faire complètement l’inverse ». En fait, un album alimente toujours le suivant, dans mon cas.

Est-ce que parfois vous avez des rêves la nuit, qui peuvent vous réveiller et vous donner des idées de textes ou de mélodies… ? 

De mélodies oui. J’ai déjà rêvé de mélodies qui me sont restées des années après. Je n’en ai pas forcément fait quelque chose. C’est comme une mélodie qui m’a été soufflée que je garde pour moi, peut être qu’un jour j’en ferai une chanson.

Dans un monde idéal, de quel artiste auriez-vous aimé faire la première partie ?

C’est une bonne question. Le premier nom qui me vient comme ça est Bob Marley, je ne sais pas pourquoi. Alors que j’adore Bob Marley, ce n’est pas l’artiste que j’ai le plus écouté mais il y a quelque chose de tellement mythique dans ses chansons, la façon dont les messages véhiculés touchaient les gens. C’est peut-être l’un des seuls artistes où on peut voir le grand père, le père et l’enfant. C’est vraiment un artiste qui réunit toutes les générations.

Aujourd’hui avec les CD et le streaming, la question se pose un peu moins qu’avec les vinyles ou on pouvait changer de face et se poser la questions « Quelle chanson ouvre la face B ? » Est-ce que pour vous, c’est un enjeu, une problématique de vous demander l’ordre des chansons dans l’album ?

Oui. Dans mon précédent album, on a dû prendre deux mois pour définir l’ordre. En effet, on a essayé une vingtaine d’ordres différents, c’était vraiment un casse-tête. Mais avec les années j’ai appris à lâcher prise, et je me suis dis que ce n’était pas moi qui allais choisir l’ordre cette fois ci. J’ai donc demandé à quelqu’un dans la maison de disques de s'en occuper. Il s’est tellement pris la tête à le faire, et moi j’étais tellement heureuse de ne pas me prendre la tête sur ça car je me prenais la tête sur tellement d’autres choses. C’est très important, c’est un énorme enjeu le tracklisting. Celui-ci à évolué avec le temps. Avant, en général, on n’ouvrait pas l’album avec le potentiel meilleur track, on le gardait un peu pour la quatrième, cinquième place, au moment où les gens pouvaient commencer à s’essouffler. Maintenant c’est un enchaînement de singles pour garder l’attention des gens le plus longtemps possible.

Quand on porte l’album sur scène, toutes les cartes sont rebattues pour le tracklisting, on ne commence pas forcément avec la chanson qui ouvre l’album.

Pour la première fois, la chanson qui ouvre l’album est la chanson qui ouvre le spectacle. C’est un hasard, cela n’a pas été voulu comme ça. Je suis une artiste de scène à la base, j’ai fait de la scène pendant 6 ans avant d’enregistrer mon premier album car on peut tout réinventer. Je suis très attachée à ma liberté, et cette liberté là elle s’exprime de toutes les manières, notamment dans la possibilité d’inverser l’ordre des chansons. Alors que l’enjeu d’un album est que tout est pour toujours, tant dans le tracklisting que de la prise de voix, des arrangements, au mix… C’est un peu gravé dans la pierre.

Beaucoup d’artistes, si on lit bien leur biographie, disent qu’ils rechignent parfois à enregistrer des albums. Jacques Brel, par exemple, a écrit et chanté Amsterdam sur scène mais ne l’a jamais enregistré. Il disait qu’il ne retrouverait jamais la même émotion sur le disque. Est-ce qu’il y a des chansons dont vous vous dîtes : « elles sont écrites, je vais les chanter, mais jamais elles seront gravées, elles sont juste un cadeau pour ceux qui viennent sur scène » ?

Non, je n’en ai pas. Ce qui est sûr, c’est que j’aurais refait toutes les voix si je pouvais à la fin d’une tournée. De mon point de vue, je chante cent fois mieux une chanson à la fin d’une tournée car on l’a tellement mastiquée dans tous les sens, on s’est défait du surplus, on a trouvé d’autres chemins, j’ai l’impression que pour la plupart de mes voix, il n’y pas la patine du fait d’avoir vécu avec ces chansons sur la route et de l’avoir jouée tous les soirs.  

Deux petites questions qui s’emboitent : le choix de la tenue de scène peut être un choix qui s’impose directement ? On sait comment on va être habillé pour la tournée 2019, 2020, 2021, ça peut être des choix énormes ? La deuxième petite question : est -ce que parfois vous vous parfumez différemment, vous mettez un parfum sur scène, vous mettez de petits artifices qui en fait n’en sont pas, pour vous imprégniez de quelque chose ?

C’est quelque chose qui a un peu évolué. Au début, je choisissais mes tenues de scène avec ma mère, en les confectionnant au Cap-Vert par des couturières. On choisissait les tissus, des essayages sans fin. C’était tout un rituel, et cela m’a fatiguée. Quand j’allais au Cap-Vert, je prenais 15 jours de vacances et j’avais l’impression de passer une semaine chez la couturière donc j’ai dit à ma mère « Je ne le fais plus, maintenant j’achète mes tenues dans les magasins. ». Pour ce projet, j’ai eu envie d’avoir une cohérence du début à la fin, dans le son, l’image, les clips, les tenues de scène. J’ai donc travaillé avec un styliste qui m’a interviewée pour comprendre les choses qui avaient pu m’inspirer, le langage de cet album, quels sont les codes et les équivalences du design et de la mode dans ce que j’étais en train de raconter. C’est donc un travail qui prend beaucoup de temps. Par rapport au parfum, je suis quelqu’un de très attachée au parfum. Je n’aime pas sortir de chez moi sans parfum. Je sors de chez moi sans maquillage volontiers, mais pas sans être parfumée. Avant de monter sur scène j’ai une façon particulière de me parfumer mais je ne vous le dirai pas… C’est quelque chose que j’ai trouvé très tôt, dès les premières années de scène, je me suis connectée avec ce rituel qui passe par le parfum. C’est comme quelque chose qui est fait d’une certaine manière et qui active quelque part, une sirène qui vit en moi.

Est -ce qu’en terme de compositions, il faut les imaginer plutôt alchimistes, ou impulsives ? Est-ce que vous aimez vous dire « J’ai deux ans pour écrire cette chanson, si ça prend deux ans, ça prend deux ans. » Ou parfois vous vous créez des genres de « défis », en disant par exemple « Ca fait deux nuits que je ne dors pas, ce soir à 19h, la chanson est livrée » ?

Récemment j’ai regardé un documentaire qui parle des accouchements humanisés, en césarienne. Ils défendaient le fait que les accouchements provoqués sont un acte de violence immense pour ce bébé qui n’a pas dit qu’il était prêt à venir dans ce monde. Je fais ce parallèle car la façon dont je compose mes chansons, je parlais de gestation tout à l’heure, naissent de manières très différentes. Certaines en deux heures, pondues comme ça, par un acte de grâce. Certaines ont pris 13 ans à être finalisées et finalement enregistrées sur un album. Une chanson de cet album, je l’ai composée en 2002, mais pour moi elle n’était pas assez mûre, pas prête. Ce sont des processus variés, chaque chanson raconte une histoire et dicte un rythme. Je n’ai donc pas la prétention de me caractériser comme compositrice alchimiste ou compulsive. 

Il y a pas mal de musiciens ou compositeurs qui disent qu’ils ont toujours un petit carnet sur eux ou un smartphone. ils s’arrêtent à une terrasse de café, écoutent les gens et les mots, laissnt le hasard les guider pour la fabrication de chansons. Vous aimez parfois tout arrêter, vous poser et laisser venir les choses ? 

Je suis une compositrice complètement indisciplinée, je n’ai aucune routine de travail dans l’écriture. Je suis très exigeante avec moi-même et je me donne beaucoup dans tous les aspects de la gestion d’une carrière. Donc je passe beaucoup de temps à faire des choses qui ne sont pas de la musique malheureusement. Il y a toujours un moment où je me dis « j’ai besoin de m’arrêter ». Ce n’est qu’après ça que je me crée des bulles, des espaces d’écriture. Un peu parce il faut composer pour un prochain album, c’est plus cela qu’une routine d’écriture quotidienne. Cela n’empêche que j’utilise mon téléphone pour enregistrer des mélodies, des idées de chansons qui peuvent surgir dans le train, au réveil d’un rêve…

J’ai demandé à vos quatre musiciens de faire votre portrait chinois, je vais vous le poser pour voir si les réponses coordonnent. Si vous étiez un animal, lequel seriez-vous ?

Je serai un cheval !

Si vous étiez un moment de la journée ou de la nuit ? 

Je ne sais pas… Je dirais fin d’après midi mais pas quand je suis sur la route, c’est le moment où je me réveille de la sieste et où je boude un peu… Je ne sais pas.

Si vous étiez une couleur ?

On va dire le jaune, en ce moment.

Si vous étiez une ville, hormis celle où vous êtes née et celle où vous avez grandi ? 

Ils ont dû dire Lisbonne…C’est difficile d’être original en fait, elle a occupé un espace très grand dans ma vie et elle m’a rendu une énergie. C’est peut-être pour cela que j’ai choisi la couleur jaune, sinon j’aurai sans doute choisi une couleur plus dark. 

Lequel des quatre est le plus fétichiste avec son instrument, où vous le sentez en communion avec son instrument, attention il ne faut pas le toucher !

Nico, le claviériste. Il est très proche de son instrument. 

 

En ce moment je suis dans le nouveau, j’inaugure un nouveau cycle de ma vie, en tant qu’être humain, que femme, qu’artiste, que musicienne. J’inaugure un son nouveau en effet. Cela a été un long chemin, d’abord très solitaire puis très bien entourée pour trouver un son qui me corresponde, moi. J’ai aucun regret, je n’ai aucune envie de quelque chose qui soit lié au passé, je veux certainement découvrir de nouvelles envies, tournée vers l’avenir.

J’ai toujours été intrigué par une remarque de Peter Gabriel, le chanteur, qui disait qu’un public ne jugeait pas la qualité d’un concert à la performance sur scène mais à son propre plaisir. Et que donc parfois il peut y avoir des concerts sur lesquels le groupe disait « Ce soir ce n’était pas parfait », mais au contraire, qui ont une résonnance encore plus grande. Est-ce vrai, cela se ressent-il ?

C’est vrai, ça se ressent. J’ajouterai même que les artistes jugent aussi un concert par rapport à notre propre plaisir. J’ai déjà quitté la cène en me disant « Quel concert pourri ». Et quand on écoute les enregistrements on se dit mais c’est super, c’est clean, on joue ensemble, il y a de la dynamique. Pour une raison mystérieuse qui peut être liée au son, à la fatigue… on finit par teinter l’émotion d’un concert et changer d’avis. La subjectivité dans la façon dont on perçoit un moment ou une musique est absolue en fin de compte.

Est-ce que parfois on retient ou on sèche ses larmes en direct, sur un concert, sur une chanson. On la chante 80 fois et à la 81ème on a envie de pleurer. 

Oui, ça arrive. Ça arrive à des moments où vraiment ça ne vient de nulle part, pour une vibration quelconque qui s’est alignée avec je ne sais quoi, on se retrouve parfois submergé par une émotion à laquelle il faut savoir se donner et accepter d’être à nue et de se perdre sur scène. Il faut avoir la force de se ressaisir et de continuer le concert. Je l’ai vécu plusieurs fois, je pense que le public comprend ces moments et arrive à être très tendre avec l’artiste. Il le ressent, le perçoit et vous le rend en vous souriant, en vous applaudissant, et le concert continue !

Quand on en a la responsabilité, est-ce que le choix d’un album, le choix d’un titre, est aussi important que le choix d’un prénom pour un bébé ? 

Oui ça l’est. D’ailleurs je ne sais pas pourquoi, les gens me demandent souvent dès lors où je suis dans l’écriture des chansons ou au début des enregistrements, comment mon album ou ma chanson vont s’appeler ? Et je me demande toujours pourquoi c’est autant important alors qu’il est loin d’être sorti, car c’est la dernière chose que je trouve en général. Je pense que le processus de la création d’un album dicte aussi la couleur ou les noms qui vont mieux représenter non seulement les chansons, mais aussi l’expérience toute entière. De plus, je chante dans une langue que presque personne ne comprend, je fais le choix de chanter dans ma langue nationale car c’est la langue dans laquelle ma culture et mes entrailles s’expriment avec plus de singularité, avec plus de force. Je trouve que la langue dans laquelle nous chantons en dit beaucoup sur l’artiste.

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